Le courage en butte aux attaques dans les Amériques

Le courage en butte aux attaques dans les Amériques

L’un des principaux combats menés tout au long de l’année 2018 dans la région des Amériques porte sur les droits relatifs aux terres et territoires, en particulier ceux des communautés indigènes ou des populations d’origine africaine, en parallèle avec le combat pour un environnement plus sain.

Dans toute la région, les militantes et militants en faveur de l’environnement et des droits à la terre font preuve d’un courage exemplaire face aux menaces et aux violences auxquelles ils sont constamment en butte. Ces hommes et ces femmes qui défendent les droits humains sont exposés à de tels dangers parce qu’ils osent dénoncer haut et fort les atteintes à l’environnement causées par de puissants intérêts économiques, ainsi que les atteintes à leurs terres ancestrales résultant d’opérations d’exploitation des ressources naturelles.

Parmi ces courageux défenseurs, les femmes jouent un rôle essentiel.

Elles affrontent des dangers spécifiquement liés à leurs activités et au fait qu’elles remettent en question les rôles que la société leur assigne traditionnellement.

Parce qu’elles se manifestent « trop bruyamment », ces femmes sont mises au ban de la société, intimidées, menacées, soumises à des disparitions forcées et parfois même assassinées. Mais elles ne sont pas les seules victimes : leurs proches, y compris leurs enfants, sont aussi pris pour cibles. De plus, les militantes font souvent l’objet de violences sexuelles ou de menaces d’agressions sexuelles visant à les intimider.

La plateforme d’Amnesty International Speakout4defenders (Haussez le ton pour les braves) présente le parcours de ces femmes courageuses qui ne renoncent pas à se battre, même quand elles subissent des menaces et des violences.

En août, trois hommes armés ont intercepté le taxi transportant Amada Martínez, membre de la communauté indigène Tekoha Sauce du Paraguay, ainsi que sa sœur et leurs trois jeunes enfants. Ils ont arrêté le véhicule et l’un d’eux a pointé un fusil sur le visage d’Amada Martínez. Il l’a accusée d’être une « grande gueule », et lui a dit de se méfier car, un jour, ils la trouveraient quand elle serait seule sur la route. Amada Martínez dénonce ouvertement les souffrances endurées par sa communauté, qui a été déplacée en raison de la construction d’une usine hydroélectrique. Les trois hommes portaient des uniformes de l’entreprise hydroélectrique.

Un mois plus tôt, au Chili, l’avocate spécialiste des droits humains Karina Riquelme Viveros avait elle aussi subi des manœuvres d’intimidation en raison de ses activités de défense des droits de la communauté indigène mapuche : deux hommes ont pointé un rayon laser à travers la fenêtre dans la maison où elle vit avec sa petite fille de six ans. La veille, au tribunal où elle travaille, elle avait remarqué un groupe inquiétant d’agents des services du renseignement de la police, qui la prenaient en photo. Cela se passait lors d’une audition concernant des fonctionnaires des services du renseignement de la police accusés d’avoir tenté de piéger des membres de la communauté mapuche en essayant de les faire passer pour des terroristes. Quelques jours plus tard, l’un de ces agents est retourné au tribunal, se mélangeant au public. Alors que la Cour suprême du Chili a ordonné à la police de ne pas gêner les avocats lors des enquêtes pénales, Karina Riquelme Viveros craint que ces manœuvres d’intimidation ne dégénèrent en attaques violentes.

Amada Martínez et Karina Riquelme Viveros ne sont pas les seules à avoir constaté que les enfants des défenseurs des droits humains sont exposés aux intimidations et risquent même tout particulièrement d’être pris pour cible par des individus voulant faire pression sur leurs parents. Ainsi, en avril, des policiers ont illégalement effectué une descente au domicile du fils de Liliam López, coordinatrice du Conseil civique d’organisations indigènes et populaires du Honduras (COPINH), et l’ont pris en photo. Les services de la police locale n’étaient pas au courant de ces agissements.

Le rôle que jouent les autorités dans les attaques contre les défenseurs des droits humains est très préoccupant.

En juillet, un membre des forces armées vénézuéliennes a accusé à la télévision nationale une défenseure des droits de la communauté indigène pemon, Lisa Henrito, de trahison. Il a aussi appelé l’armée vénézuélienne à surveiller les activités militantes du peuple pemon, dont les droits à la terre ne sont pas reconnus par le gouvernement. Les Pemons se sont organisés et ont mené campagne contre la menace que représente pour leurs droits fonciers un récent projet gouvernemental d’installation de ligne à haute tension, et contre le fait qu’ils n’ont pas été consultés. Ils craignent que ce projet n’annonce l’ouverture de nouvelles mines dans ce secteur.

Ceux qui s’en prennent aux personnes mobilisées pour les droits humains agissent souvent en toute impunité : rares sont les enquêtes pénales menées sur des attaques contre des défenseures des droits fondamentaux qui aboutissent à l’identification des responsables ou à des poursuites en justice. Les commanditaires de ces attaques ne sont pas davantage inquiétés. Le fait que les auteurs de ces agissements ne soient pas sanctionnés adresse un dangereux message à la société : celui que les défenseures peuvent être attaquées sans crainte de sanctions. En Équateur, par exemple, un homme non identifié a jeté des pierres et brisé les vitres de la maison de Patricia Gualinga, en criant des menaces de mort à son adresse. Membre du Collectif des femmes amazoniennes, la dirigeante des peuples indigènes quechuas de Sarayaku mène campagne contre des projets d’extraction pétrolière qui menacent sa communauté. Les autorités tentent de l’empêcher d’obtenir justice et refusent de lui montrer les enregistrements de caméras de vidéosurveillance qui auraient pu permettre d’identifier l’agresseur. Durant l’année écoulée, trois autres membres du Collectif des femmes amazoniennes – Nema Grefa, Salomé Aranda et Margoth Escobar – ont subi des menaces similaires.

Dans la région, la justice est parfois utilisée de façon abusive pour harceler et réduire au silence les personnes qui défendent les droits humains.

Les autorités colombiennes ont arrêté en avril Sara Quiñonez et sa mère, Tulia María Valencia, toutes les deux mobilisées en faveur des droits des Afro-Colombiens. Les deux femmes ont été accusées de « rébellion ». Sara Quiñonez a dû déménager deux fois depuis 2015 à cause de menaces reçues en raison de ses activités militantes. Les militants indigènes et afro-colombiens sont régulièrement pris pour cible en Colombie et le gouvernement n’a pas pris les mesures nécessaires pour faire face à l’augmentation alarmante du nombre d’assassinats de défenseurs des droits humains dans le pays. Les statistiques montrent qu’un militant (ou une militante) est tué tous les trois jours en Colombie.

Les circonstances de la mort de Berta Cáceres illustrent bien le fait que les gouvernements ne font pas le nécessaire pour protéger les défenseurs des droits humains, quand ils ne s’en prennent pas directement à eux. Dirigeante indigène et défenseure des droits humains liés à l’environnement, la Hondurienne Berta Cáceres a réussi, grâce à un travail de pression, à amener le plus grand constructeur mondial de barrages à renoncer à un projet sur la rivière Gualcarque, qui aurait gravement nui aux moyens d’existence de la communauté indigène lenca et menacé son accès à la nourriture et à l’eau. Berta Cáceres a été assassinée chez elle en 2016. Elle avait reçu de nombreuses menaces de mort au cours des années précédentes. Malgré ces menaces et les attaques dont elle avait fait l’objet, Berta Cáceres ne bénéficiait d’aucune mesure de protection le jour où elle a été assassinée. Des recommandations avaient été adressées au niveau international au gouvernement du Honduras afin qu’il lui accorde une protection vingt-quatre heures sur vingt-quatre, mais tous les dispositifs de sécurité nécessaires n’avaient pas été mis en place, loin de là.

Si les cas exposés ci-dessus dressent un tableau inquiétant de la situation, des lueurs d’espoir sont à signaler : certains responsables d’attaques contre des personnes défendant les droits humains vont peut-être devoir répondre de leurs actes. Deux ans après la mort de Berta Cáceres, il semblerait que justice puisse enfin être rendue un jour : neuf personnes ont été arrêtées pour son assassinat, parmi lesquelles des individus ayant des liens avec l’armée hondurienne. Il s’agit toutefois d’un processus très lent et justice ne sera pleinement faite que lorsque les commanditaires de cet acte auront été identifiés et traduits en justice.

Mais ces lueurs d’espoir ne suffisent pas dans un environnement où l’impunité n’est pas l’exception mais la règle. Au Guatemala, les voisins de Juana Raymundo ont alerté la police le 28 juillet quand ils ont trouvé son corps près d’un petit cours d’eau entre Nebaj et Acambalam. Cette infirmière maya ixil avait inlassablement mené campagne en faveur du développement rural et de l’accès à la terre des petits paysans. Ceux qui l’ont tuée n’ont toujours pas été retrouvés.

Pour que les défenseures et défenseurs des droits humains soient protégés, il est absolument indispensable de renforcer les mesures de protection, pas seulement pour les personnes prises individuellement, mais aussi pour les communautés dans leur ensemble, en particulier les communautés indigènes.

Dans la région, les femmes et leurs proches sont souvent les principales victimes des attaques visant à réduire au silence les défenseurs des droits humains et à les empêcher d’accomplir leur travail crucial. Les gouvernements de toute la région ont le devoir de protéger ces hommes et ces femmes tant qu’ils continueront, courageusement, à prendre des risques pour dénoncer haut et fort les atteintes aux droits humains.

Partager cet article