Un anniversaire derrière les barreaux

Un anniversaire derrière les barreaux

Imaginez : vous organisez une fête, et personne ne vient. Cela ne risque pas d’arriver aujourd’hui, car des milliers de personnes sont attendues pour célébrer l’anniversaire de la défenseure des droits humains Idil Eser. Une seule personne manquera à l’appel : Idil elle-même.

Au lieu de prendre part à l’une des quelque 200 fêtes d’anniversaire organisées dans 27 pays à travers le monde, Idil passera son anniversaire dans la section la plus sécurisée de la prison la plus sécurisée de Turquie.

İdil, directrice d’Amnesty International Turquie, a été arrêtée en même temps que neuf autres défenseurs des droits humains, sur la base d’accusations absurdes de terrorisme, il y a un peu plus de 100 jours. Dimanche dernier, la situation a évolué de manière alarmante, car un procureur turc a requis des peines d’emprisonnement d’une durée allant jusqu’à 15 ans pour les membres de ce groupe – connus sous le nom des « 10 d’Istanbul » – et pour le président d’Amnesty International Turquie, Taner Kiliç, arrêté un mois plus tôt sur la base d’accusations similaires et tout aussi absurdes.

Pendant plus de deux mois après son arrestation, İdil a été privée de visites. De plus, malgré l’avalanche de cartes d’anniversaire et de messages envoyés par des sympathisants, elle n’est pas autorisée à recevoir du courrier.

POUR SON ANNIVERSAIRE, SOUHAITEZ A İDIL SA LIBERATION !

L’environnement austère de la prison de Silivri – le plus grand complexe pénitentiaire d’Europe – est bien différent du cadre dont Idil a l’habitude pour son anniversaire. En temps normal, elle fête l’événement dans l’un de ses restaurants préférés, entourée d’amis, avec qui elle partage un bon repas, du vin et des rires, avant de rentrer dans son appartement douillet pour y retrouver ses trois chats adorés.

Idil reconnaît que son isolement est très difficile à vivre, car bien qu’elle partage une cellule avec une autre femme, elle ne peut pas parler aux autres défenseurs des droits humains arrêtés en même temps qu’elle, comme Özlem Dalkıran. « Özlem n’est qu’à trois portes de la mienne, mais si je veux avoir de ses nouvelles, je dois essayer de les trouver dans les journaux », a-t-elle expliqué le mois dernier.

Mais le courage d’Idil reste intact. « Je n’ai commis aucun crime, si ce n’est de défendre les droits humains », dit-elle. « Mon séjour en prison a encore renforcé ma détermination à défendre mes valeurs. Je ne les sacrifierai pas. »

Idil est consciente que son incarcération et celle des autres défenseurs des droits humains – les « 10 d’Istanbul » – relèvent d’une stratégie visant à faire taire les personnes qui expriment des critiques à l’égard des autorités en Turquie. Depuis le coup d’État manqué de juillet 2016, environ 150 000 personnes sont sous le coup d’une information judiciaire.

L’année dernière, plus de 180 organes de presse ont été fermés et quelque 2 500 journalistes et autres professionnels des médias ont perdu leur emploi. Plus de 140 journalistes et autres professionnels des médias sont actuellement incarcérés dans l’attente de leur procès.

Il est devenu dangereux d’exprimer un point de vue différent de celui du gouvernement en Turquie, et désormais, même les défenseurs des droits humains sont pris pour cible.

L’arrestation de ces défenseurs des droits humains visait clairement à faire comprendre que la dissidence ne serait pas tolérée en Turquie. Mais le courage d’İdil et de ses collègues, ainsi que le soutien qu’ils ont reçu à travers le monde, font passer un bien meilleur message : les voix critiques ne peuvent pas être réduites au silence.

Aujourd’hui, des fêtes d’anniversaire auront lieu dans des villes du monde entier – du Parlement européen à une reconstitution de prison à Madrid. Des silhouettes d’Idil en papier, grandeur nature, seront présentes lors de ces événements afin de souligner son absence.

Idil n’est pas de ces gens qui aiment être mis en vedette. Ce qui la motive, c’est le désir de faire changer les choses dans le bon sens et de sensibiliser à l’importance des droits humains en Turquie.

Dans une lettre adressée à ses sympathisants le mois dernier, Idil a fait preuve de la bonne humeur dont elle est coutumière. « La musique, mes chats, mes amis et mon travail me manquent », a-t-elle toutefois reconnu.

En ce jour, partout dans le monde, des gens pensent à Idil et forment un vœu collectif pour son anniversaire. Ce vœu est que les autorités turques libèrent Idil et ses collègues immédiatement et sans condition, et mettent fin à la répression brutale qui ravage le pays depuis la tentative de coup d’État.

Publié le 12.10.2017

Partager cet article